QUAND LILLE ETAIT UNE ÎLE

Construite sur des marécages de la Deûle, Lille la fortifiée sera tour à tour flamande, française, bourguignonne, avant d’être définitivement conquise par Louis XIV.

Lille est une pure fille du Moyen Age. Comme Montpellier et Caen, elle ne peut se prévaloir d’un passé gallo-romain ni même d’ancêtres. Sauf quelques chasseurs anonymes de la préhistoire, ou quelques-uns de ces Morins et Ménapiens, guerriers redoutés de la Gaule Belgique, qui harcelaient et narguaient César et ses légions du fond de forêts et de marais inaccessibles.
Les marais, parlons-en. C’est justement là, dans une île des marécages créée par le Deûle, qu’est née la ville. Son nom figure avec simplicité sur les plus vieux textes du Moyen Age : Insula en bon latin, isla en bas latin. Mais Isla, c’est isle, l’île, Lille !
Mais ce fond de marécages n’était pas un cul-de-sac. La Deûle n’allait pas laisser tomber cette île sympa qui lui avait fait confiance. La rivière se jette dans la Lys, elle-même affluent de l’Escaut. La voie(fluviale) du commerce s’ouvrait devant Lille. C’était celle de la réussite. Et cela d’autant plus que la ville était proche de zones où l’agriculture du Moyen Age a fait ses meilleurs progrès.

Le blé et le drap de laine, ses deux richesses

Au milieu du XIème siècle, sous Baudouin V, c’était déjà une petite ville avec remparts, accolée à son château fort. E, 1066, alors que le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, s’emparait, à Hastings, de la couronne d’Angleterre, Lille commençait à se développer autour de sa paroisse Saint Etienne, absorbant le bourg Saint Maurice et son église, puis cinq autres paroisses avant la fin du XIIIème siècle. Le blé qu’on récoltait alentour en abondance fut la première richesse de la ville. On l’exportait avec succès. Le drap de laine, comme partout en Flandre, de Saint Omer à Gand, fut la deuxième. Lille s’enrichissait, enrichissait son comte ou son prince, mais aussi ses bourgeois et parfois, son peuple.
Des institutions nouvelles apparaissaient, soigneusement contrôlées par le comte de Flandre : un conseil de douze échevins (dont le ‘’mayeur’’, le maire) et de douez jurés traitait des problèmes financiers, administratifs et judiciaires. Un magistrat, le ‘’rewart’’, le gardien en flamand, était chargé de la police et de l’exécutif.
Lille, comme toutes les grandes villes marchandes de l’époque, avait ses foires. ‘’Sans doute la foire de Lille, explique le médiéviste Stéphane Lebecq (1), est-elle née, au XIème siècle, de la rencontre entres le fêtes traditionnelles de dédicace, ou ‘’ducasse’’, des églises lilloises, qui toutes étaient célébrées entre le 2 août et le 2 septembre, et l’arrivée sur le marché des produits de la moisson, ce qui confirmerait le caractère originellement agricole du marché lillois’’.
(1)Stéphane Lebecq est l’auteur de la partie Moyen Age du superbe livre ‘’d’un millénaire à l’autre’’, publié chez Fayard en 1999 pour célébrer le ‘’grand âge’’ de Lille.
Mais qui dit foire en Flandre dit draps, draperies de laine. Les draps de Lille ont beaucoup voyagé : à Gênes ; à Venise, à Marseille, en Aragon, en Castille, au Portugal.
Passons à la politique. Les relations de la Flandre avec la France, l’Angleterre ou le Saint Empire ont connu quelques hauts et surtout bien des bas. En principe, le comte de Flandre comme le Duc de Bourgogne, le duc de Normandie et quelques autres étaient vassaux du roi de France. Mais les grands féodaux ruaient souvent dans les brancards.

La ville tombe après dix semaines de siège

Lorsque Ferrand, comte de Flandre, soucieux de conserver l’exclusivité des laines anglaises aux drapiers flamands, s’allie, contre la France, avec le roi d’Angleterre et l’empereur germanique, Philippe Auguste accourt, fait le siège de Lille en 1213, met le feu à la ville évacuée par ses habitants, avant d’aller gagner en 1214 la bataille de Bouvines. Fait prisonnier, Ferrand – le grand Ferré des manuels d’histoire – restera enfermé treize ans dans les prisons du vainqueur.
Quatre vingt trois ans plus tard, Philippe le Bel remet ça et fonce vers Lille. Il y est reçu à bras ouverts par les bourgeois – qu’on appellera les ‘’leliaerts’’, les partisans du lys (de France) – aux prises avec le menu peuple révolté contre eux et qui soutient le comte. Lille tombe après dix semaines de siège. Grâce aux leliaerts et sans doute au château de Courtrai, que Philippe le Bel avait fait édifier, Lille restera française et loyale jusqu’en 1369.
La Flandre tombe ensuite dans l’escarcelle des ducs de Bourgogne, qui font de Lille une de leurs capitales. Les choses semblent aller pour le mieux. Mais lorsque le deuxième duc, Jean sans Peur, fait assassiner, en 1407, Louis d’Orléans, frère du roi fou Charles VI et régent du royaume de France, il déclenche sur fonds de guerre franco - anglaise, la lutte féroce entre Armagnacs et Bourguignons. La paix d’Arras, en 1435, réconcilie Charles VII avec le duc bourguignon Philippe le Bon, qui vient de créer à Bruges le fameux ‘’collier de la toison d’or’’ et entreprend, à Lille, la construction du palais Rihour.
Lorsque Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, meurt au combat devant Nancy, en 1477, il laisse une fille, Marie, qui épouse l’empereur Maximilien de Hasbourg. Son petit-fils, héritier de la toison d’or, s’appellera Charles Quint. Et dominera un empire – Christophe Colomb venait de découvrir l’Amérique – sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Et Lille, ville d’Empire, attendra Louis XIV pour devenir française.

retour au sommaire